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Aéroport de Dakar : une passoire de haut vol

Aéroport de Dakar : une passoire de haut-vol

Alors qu’un forum régional sur la sécurité aéroportuaire s’est ouvert le 8 avril à Dakar, la sureté de l’enceinte de l’aéroport Léopold Sédar Senghor laisse encore à désirer. A la Cité-Avion de Dakar, passer outre le mur d’enceinte est à ce jour chose aisée. Mais les choses changent. Reportage

Dans le quartier de Ouakam à Dakar, les habitants de la Cité-Avion vivent au rythme des bruits assourdissants des bolides qui rasent les toits des maisons. Ici, chaque enfant peut admirer à loisir le détail des machines : les portes, le logo de la compagnie aérienne, le nombre des hublots. La seule démarcation entre la rue et les pistes de décollage est un mur encore en construction, d’environ trois mètres de haut, perçé à intervalles réguliers de trous béants. D’un côté du mur, une piste ensablée, bordée de petites maisons de ciment et de tôle. Les femmes du quartier y pendent leur linge, sur un fil attaché aux barbelés rouillés qui tombent piteusement du mur. De l’autre, les monceaux de déchets peinent à cacher les lignes blanches des pistes de décollage à une centaine de mètres de là.

A la Cité-Avion, les clôtures délabrées ne séparent plus la piste d'atterrissage de ce quartier populaire de Dakar

A la Cité-Avion, les clôtures délabrées ne séparent plus la piste d’atterrissage de ce quartier populaire de Dakar

En ce début d’après midi de mars, l’endroit est animé : dans l’enceinte de l’aéroport, les ouvriers s’affairent au renforcement des barrières. Avec le forum régional sur la sécurité de l’aviation civile qui s’est ouvert à Dakar le 8 avril, il n’est plus question de laisser plus longtemps la porte ouverte à tout un chacun. Ainsi, derrière l’ancien mur  en ruine, haut d’environ un mètre et envahi par les herbes folles, les ouvriers travaillent à un nouveau mur d’enceinte, plus haut, plus sûr. Car si en Europe les aéroports sont surveillés de manière disproportionnée à grand renfort de radars, ici il n’y a pas de caméras ni de tour de contrôle. Il suffit simplement d’enjamber une barrière d’un mètre de haut pour pénétrer dans l’aéroport international Léopold Sédar Senghor. C’est ainsi  que Pape Moussa Diagne, Agent de sécurité de l’ADS, apparait. D’un saut pressé, il atterrit dans la rue 247 de Ouakam, en passant par une brèche dans le mur large de près un mètre. «Ces trous sont provisoires explique-t-il. En ce moment, nous renforçons les barrières, et les brèches que vous voyez vont être remplies par des poteaux. Pour l’instant, ce sont principalement les maçons et les agents de sécurité qui passent par là pour s’approvisionner en eau ou aller à la boutique». Une fois terminé, le nouveau mur, qui remplace l’ancienne enceinte, fera 16 kilomètres de long et entourera tout l’aéroport, ne laissant qu’une seule porte d’entrée. Mais pour l’heure, le constat est pour le moins inquiétant. A l’angle des rues 247 et 355, le mur de béton laisse place à d’anciennes barrières affaissées dans les broussailles puis à quelques timides fils barbelés gisant sur le sol. Derrière s’étalent des piles de déchets que les habitants viennent jeter à travers les brèches. «En général, les enfants du quartier entrent dans l’enceinte de l’aéroport pour cueillir du gingembre, pour manger. On les renvoie et ils sautent pour partir. Beaucoup de gens venaient aussi jeter leurs ordures de l’autre côté du mur», explique Pape Moussa. Outre les enfants, des familles entières, des vaches, des moutons ou des chiens avaient l’habitude de passer par l’aéroport pour rejoindre le quartier de Liberté 6 plus rapidement depuis Ouakam. Aujourd’hui, la principale porte qui permettait le passage des populations a été bouchée. «Lorsque cette partie du mur a été érigée, il y a eu des altercations avec la police. La population voulait garder ce passage, car pour eux c’est plus pratique que de faire le tour» renchérit l’agent de sécurité. Devant le rempart tout frais, trois policiers sont maintenant postés pour freiner toute velléité de passage de la part des populations. Depuis qu’un avion a heurté un veau à l’aéroport de Cap Skirring, en Casamance, le 8 mars dernier, la direction de l’aéroport a renforcé l’appareil sécuritaire de l’aéroport de Dakar. Pape Moussa précise que les agents de sécurité sont actuellement au nombre de 100, et qu’ils patrouillent par équipe 24h sur 24. Maintenant derrière les barbelés, des voitures de contrôle passent régulièrement.

LAURE BROULARD

INTERVIEW : PAPA MAEL DIOP, SECRETAIRE GENERAL DES ADS

« En termes de sécurité aéroportuaire, nous nous devons de respecter les normes »

Papa Mael Diop, secrétaire général de L'Agence des Aéroports du Sénégal

Papa Mael Diop, secrétaire général de L’Agence des Aéroports du Sénégal

Pourquoi reconstruire le mur d’enceinte à Ouakam ? Où en sont les travaux ?

La nouvelle sécurisation de l’aéroport LSS se fait en deux phases. Il y a tout d’abord sécurisation du périmètre aéroportuaire qui a démarré depuis plus de deux mois. Les travaux devront se terminer en Juin, car nous avons essayé de raccourcir les délais. Maintenant en ce qui concerne la zone incriminée, la zone de Ouakam, c’est une brèche qui servait de point de passage entre la cité avion et la VDN. Donc les populations traversaient l’enceinte de l’aéroport. Sur le plan de la sécurité aéroportuaire, cela n’était pas tolérable. Pendant quelques années on a laissé faire, mais aujourd’hui en terme de politique aéroportuaire, nous nous devons de respecter les normes. C’est la raison pour laquelle nous avons pris la décision de fermer ce passage. C’est en effet dans cette zone qu’est situé l’instrument aéronautique qui permet au pilote de définir la pente de descente avant la zone de  toucher. Hors il ne doit pas y avoir d’obstacle sur un périmètre de 200 mètres. Si on laisse faire les gens, cela peut perturber l’atterrissage. Et comme on dit, le plus dur pour un avion, c’est le décollage et l’atterrissage…

La semaine dernière, un avion a heurté un veau à l’aéroport de Cap-Skirring, comment empêcher que de tels évènements se reproduisent?

Vous savez, dans les aérodromes, il y a un désherbage qui est fait trois fois par an. Hors parfois les populations créent des brèches pour permettre à leurs animaux de rentrer. Malheureusement, vous pouvez faire le tour de l’aéroport, vous rendre compte qu’il n’y a pas  de trou, mais durant la nuit, comme il n’y a pas de vol, quelqu’un peut faire une brèche. Mais depuis lors, toutes les dispositions sont prises pour fermer les brèches, et en même temps, installer une permanence. Pour éviter cela, nous allons mettre en  place au niveau du mur de Ouakam un système de vidéo surveillance, et aussi électrifier le mur, pour éviter que des gens malintentionnés puissent le franchir.

Pensez-vous que le Sénégal est prêt pour accueillir le forum régional sur la sécurité aérienne qui s’ouvrira à Dakar le 8 avril ?

C’est un forum extrêmement important, et c’est la première fois que le Sénégal l’abrite. Au niveau de l’aéroport LSS, nous avons créé deux systèmes de détections des explosifs nouvelle génération. Ils seront opérationnels au mois d’Avril au plus tard, car les équipements sont déjà là. Nous serons les seuls à avoir ce type de matériel en Afrique de l’Ouest. Il y aura aussi des équipements de fouille RX qui seront acquis sous peu. Cela coûte extrêmement cher. Mais cela montre la volonté politique de notre président pour la sécurité. Malgré l’avènement de l’aéroport de Dias, nous essayons de mieux sécuriser l’aéroport LSS, en raisonnant en terme de fidélisation de la clientèle, pour pouvoir demain transférer tout ce que nous avons vers l’AIBD. C’est important aujourd’hui que les différents pays d’Afrique se regroupent pour discuter des meilleures méthodes pour sécuriser nos aéroports. Notre but est de rassurer les compagnies et les populations afin d’augmenter le trafic.

LAURE BROULARD

Article initialement paru dans le journal L’Observateur, Groupe Futur Médias, Sénégal, le 8 avril 2014

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Rokhaya Diallo fait la vie dure au racisme

Rokhaya Diallo fait la vie dure au racisme

 

Rokhaya Diallo, 36 ans, est une des figures de proue de la lutte contre le racisme en France. Cette jeune femme d’origine sénégalaise, chroniqueuse à succès sur Canal Plus et RTL, était à Dakar pour présenter son documentaire « Les marches de la liberté » sur les questions d’égalité.

 

Pouvez-vous présenter votre documentaire, «les marches de la liberté» ?

Ce film croise les regards entre la France et les Etats-Unis sur les questions identitaires. Il interroge la France trente ans après la grande marche pour l’égalité et contre le racisme qui a eu lieu entre Marseille et Paris en 1983. Le point de départ de ce film, c’est un jeune homme qui est parti aux Etats-Unis à 21 ans avec 20 dollars en poche, Thione Yang, et qui a fini par travailler dans la campagne de Barack Obama. Dans le documentaire, il vient en France avec un groupe d’américains à la rencontre de la situation des jeunes d’origine étrangère en France. D’abord dans le centre de Paris dans les ministère et à l’assemblée nationale, puis de l’autre côté du périphérique, à Clichy-sous-bois, une banlieue populaire.

Pourquoi venir le présenter au Sénégal ?

Il y a plein de raisons symboliques. Mes deux parents sont sénégalais, et cela me touche beaucoup d’avoir le point de vue de Sénégalais sur ce que je fais. Et puis ce film traite des conséquences de l’immigration.

Le film débute avec le fameux « I have a dream » de Martin Luther King. Quel est vôtre rêve ?

Mon rêve serait de ne plus avoir à travailler sur les questions de racisme. Au début c’était quelque chose de militant que je faisais à côté de mon travail. Et puis cela a pris de plus en plus de place dans ma vie et dans mes engagements. C’est quelque chose qui me fait bouger et qui me motive énormément. Mais c’est vrai que je regrette qu’on en soit seulement là. J’aimerai bien qu’on puisse parler d’autre chose. La marche dont je parle dans le film a eu lieu en 1983 en France, Et c’est assez terrible de voir que plus de trente ans plus tard on se pose encore les mêmes questions. Je voudrais qu’il n’y ait plus de raison de manifester contre le racisme.

Comment vit et grandit une jeune fille d’origine sénégalaise à Paris ?

J’ai toujours vécu dans les quartiers populaires du Nord de Paris.  C’étaient des quartiers avec une grande mixité, donc dans ma jeunesse j’ai eu la chance d’être entourée de beaucoup de camarades d’origine étrangère. La question de mes origines ne s’est pas posée avant que je sois adulte et que j’adhère à des sphères ou les discriminations sont telles que la présence de noirs est très marginale. C’est à ce moment là qu’on a commencé à se focaliser sur ma couleur de peau.

On me posait continuellement des questions sur ma provenance. Et puis quand on est noir, on nous prête certaines qualités, certains goûts, certains défauts évidemment. En fait moins il y avait de noirs dans mon environnement, plus on me posait des questions de manière récurrente.

 

Comment gérez-vous vos deux identités, sénégalaise et française ?

Ma mère et une partie de ma famille viennent du quartier de la Médina à Dakar. Mon père est parti pour la France au milieu des années 70. Mais il n’est pas parti de manière volontaire. Il travaillait dans une entreprise française au Sierra Leone et on lui a proposé de partir travailler en France donc il est venu, sans rêve d’eldorado. Ma mère l’a rejoint plus tard dans le cadre des politiques de regroupement familial. Donc, c’est pareil, elle n’est pas venue de gaieté de cœur. Ils ne pensaient pas rester si longtemps en fait. Et puis finalement ils sont restés, moi et mon frère sommes nés là bas et ils ne sont jamais vraiment rentrés. Mon père a fait partie de la main d’œuvre qui a travaillé à la reconstruction de la France, il y a donné beaucoup, il a eu un accident du travail, il a payé de son corps. Par rapport au Sénégal, ils m’ont transmis  beaucoup au niveau de la religion. Mais ils ne m’ont jamais parlé en Wolof, bien qu’ils parlaient Wolof entre eux. Donc je comprends bien cette langue mais j’ai du mal à la parler. C’est à l’image de ma relation au Sénégal. C’est une relation très ambivalente. Moi, je ne me suis jamais posé la question de qui j’étais, et on me l’a beaucoup plus posé que je ne me la suis posée.

Comptez-vous faire une cérémonie des « Ya Bon » Awards cette année, cette émission qui récompense les pires phrases racistes dans les médias français ?

Oui il y en aura normalement une cette année. Actuellement, le plus difficile, c’est de trier les propos à connotation raciste tellement il y en a ! Il faut pourtant faire tenir l’émission en une heure et demi ! Cette émission, grâce à l’humour, rend ces propos audibles et accessibles. Cela reste politique bien sûr, mais c’est digeste, tout en montrant à quel point l’espace médiatique français est toujours imprégné de racisme.

Comptez-vous revenir vivre au Sénégal ?  

Vivre je ne sais pas. Mais je veux prendre la nationalité Sénégalaise, j’ai déjà entamé les démarches. Le fait de prendre un visa pour aller dans le pays de mes parents n’est pas quelque chose dont j’ai envie. Cela me permettrait d’institutionnaliser mon lien avec ce pays. La nationalité, c’est une trace tangible de la filiation citoyenne. Je suis très heureuse d’être ici actuellement, et de pouvoir partager ce que je fais avec ma famille. Je remercie les Sénégalais de leur accueil et espère que c’est le début de collaboration future

Propos recueillis par LAURE BROULARD

Article initialement paru dans l’Observateur, GFM Sénégal

 

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